LA TUTELLE GENOISE (1569-1729).


La guerre qui s’achève et qui aura duré dix ans laisse la Corse exsangue et exténuée. Les populations aspirent à la tranquillité et à la quiétude. Sous l’administration de Gênes, elle va connaître un long intermède de plus de cent cinquante ans, que l’historien Jacobi a appelé le « siècle de fer », expression reprise par J. Gregori dans sa Nouvelle Histoire de la Corse (Jérôme Martineau éditeur).

Au cours de cette période, la Corse reste à l’écart des grands conflits européens (guerre de Trente Ans, Guerre de la succession d’Espagne, etc.). Les grandes épidémies qui ravagent le continent européen l’atteignent peu. La paix extérieure est quand même relative. En effet et dès la fin du XVe siècle les Barbaresques ont repris leur incursions, vidant le littoral de ses populations contraintes, une nouvelle fois, de trouver refuge dans les zones montagneuses ou d’émigrer en grand nombre vers le continent.

Une apparente paix règne à l’intérieur, consécutive à l’épuisement et à la lassitude des populations, surtout durant les premières années où il faut avant tout relever un pays ruiné et décimé. Si la guerre est finie, la violence est néanmoins toujours présente : les factions rivales, de pieve à pieve, de communauté à communauté, continuent à s’opposer.

La république ligure a donc une triple et urgente tâche à accomplir : restauration matérielle, sociale et morale.


La réorganisation institutionnelle.

Dès la reprise en mains des affaires de Corse, Gênes prend une série de mesures d’apaisement : exemption de la taille pour les nobles et les " caporali ", amnistie générale en 1577. Elle s’emploie en même temps à réorganiser et à perfectionner son appareil d’Etat, notamment par la promulgation des « Statuti Civili e Criminali di Corsica. » Les « statuti » resteront en vigueur jusqu’en 1789.

L’île est administrée par un gouverneur, assisté par un vicaire et secondé par les Nobles Douze. La Corse est subdivisée en provinces (dix au total) dirigées par des officiers génois. Les garnisons sont renforcées et les fortifications consolidées. La bureaucratie judiciaire s’alourdit.

Les communautés rurales deviennent la structure institutionnelle de base de la vie publique locale : élection des podestats, des ragionere (juges) et des « pères du commun » par les assemblées villageoises en charge de la gestion communautaire (organisation des terres en zones d’ensemencement, de plantations ou de pacages) et de la police locale. L’échelon intermédiaire des pieve est maintenu (soixante-six pievi).

En fait une large autonomie locale semble l’emporter : la gestion locale est dominée par les « principali », sans ingérence apparente de l’autorité supérieure pour tout ce qui concerne les actes de la vie communautaire.

La législation civile et financière est mieux définie, le système fiscal perfectionné (taille, impôts indirects sur les vins et autres produits, gabelles, monopoles et vente forcée des blés). Deux impôts directs sont principalement prélevés en Corse. La taille établie à vingt sous, relativement modeste mais alourdie par des taxes supplémentaires, est cependant inégalement répartie et de nombreux citoyens exemptés (à peu près la moitié : nobles, notables, clergé, magistrats divers, familles nombreuses, etc.). Le boatico frappe à l’origine les bœufs de labour et ne connaît pas d’exemptions. Il s’agit néanmoins d’un impôt inégalitaire qui ne touche que la petite paysannerie ; les urbains ainsi que les ruraux n’exerçant aucune activité agricole n’y sont pas assujettis.

Il faut, à présent, rétablir la sécurité et juguler les razzias barbaresques. La lutte contre les Barbaresques est longue et laborieuse. Incapable de lutter sur mer, à armes égales avec ces envahisseurs, Gênes fait accélérer la construction des tours de guets et de défense littorales : il y en aura en tout quatre-vingt-cinq au début du XVIIIe siècle. Les frais de construction, d’entretien et de garde des tours incombent aux communautés villageoises qui rechignent devant ces dépenses. Comme partout en Méditerranée, la Corse est ceinturée de tours. L’efficacité de ce système de défense n’est guère avéré. En effet, la dernière razzia barbaresque est signalée en 1731 dans le Cap Corse, l’une des régions les plus exposées, avec la Balagne, à la rapacité des pirates.


La restauration morale.

La direction des fidèles est restaurée. Les cinq évêchés, délaissés par leur titulaire, sont réinvestis dans la deuxième moitié du XVIe siècle par des évêques qui se révèleront d’excellents administrateurs et proches de leurs clergé et diocésains. Trois séminaires ouvrent leurs portes à Aléria, Bastia et Ajaccio. De nombreux édifices religieux sont construits, ( la cathédrale d’Ajaccio en 1580, Cervione, La Porta, San Nicolao, Lavasina, Patrimonio, etc.) reconstruits (Calvi, Bastia), agrandis ou embellis (plusieurs édifices cultuels à Bastia). Les convents se multiplient, en particulier ceux des franciscains : une cinquantaine recensée au début du XVIIIe siècle qui accueillent un millier de religieux. Il y a une intégration parfaite du clergé, proche de ses paroissiens, parmi les populations locales.

Des progrès sont enregistrés dans le domaine de l’instruction primaire et secondaire. Cette instruction est généralement assurée par les ordres religieux. Les plus riches envoient leurs enfants étudier dans les universités de la Terre Ferme : Pise, Naples, Venise, Rome. Les gens de goût s’expriment en italien et les lettrés écrivent en latin ou en italien (le toscan a supplanté le génois).


L’exploitation économique.

Sur le plan économique, Gênes engage un effort de mise en valeur agricole à partir de 1587 et dont le but avoué est de répondre aux besoins agricoles de la métropole.

Un véritable système d’exploitation de type colonial se met en place : appel à l’installation de colons ligures, affermage des terres (transformées en fiefs) au capitalisme génois et à quelques grands feudataires locaux, etc. Une partie du domaine public est inféodée sous forme de fiefs héréditaires à partir de 1587 : « il s’agit là d’une intolérable et cynique spoliation » (P. Antonetti – Histoire de la Corse) et ressentie comme telle. Elle échouera assez rapidement. Des implantations de populations extérieures à l’île sont explorées. Ainsi celle, en 1676, de six cents grecs maïnotes, originaires du Péloponnèse qui, chassés par les Turcs, sont faits citoyens génois et installés dans la juridiction de Vico (Paomia, Revinda et Salogna, non loin de la commune de Piana). Cette politique d’implantation de populations grecques fuyant l’empire ottoman a été mise en œuvre en plusieurs régions de l’Italie péninsulaire. Laborieux et obstinés, ces colons mettent en valeur les terres ingrates qui leur sont confiées. Ils subissent cependant l’hostilité de plus en plus agressive de leurs voisins, surtout des paysans et des bergers privés de l’usage ab antico de ces terres. Les colons grecs sont chassés en avril 1731 et trouvent refuge à Ajaccio. Ils reviendront dans la région en 1775 pour s'installer dans le nouveau village de Cargèse, d’où ils seront une nouvelle fois chassés en 1793. Ils ne seront définitivement réinstallés qu’en 1811.

En 1638 est instaurée « une forme inférieure de jouissance des sols. » (P. Antonetti – Histoire de la Corse). Les terres les plus fertiles sont inféodées, sous forme d’emphytéoses qui deviendront rapidement héréditaires, au patriarcat de Gênes et à quelques grandes familles insulaires. Cette mesure nouvelle est, en principe accessible à tous les Corses. Toutefois seules quelques grandes familles, disposant de suffisamment de numéraire, pourront accéder à cette forme particulière de propriété. Les autres insulaires n’ont d’autres possibilités que de se tourner vers le « procoio » : il s’agit d’un bail à ferme par lequel le paysan corse exploite, comme fermier ou intendant, les domaines appartenant aux grandes familles génoises ou corses. La mesure est dès sa mise en place détestée par les Corses, même si certains d’entre eux ont pu, par ce moyen, constituer une classe de notables ruraux.

Les résultats économiques sont peu probants. Un nouvel effort est entrepris en 1630 qui repose pour une large part sur le capital public. Des grands travaux de défrichement sont lancés dans les plaines littorales tandis qu’une véritable administration agricole est mise sur pied, tant à Gênes qu’en Corse.

L’arboriculture est encouragée, voire forcée : châtaigniers, figuiers, mûriers, oliviers et vignes, appelés aussi les « cinq espèces ».

Cette mise en valeur s’accompagne d’une réglementation de plus en plus sévère de l’élevage et de la libre pâture, assortie de peines corporelles ou d’amendes, pour les contrevenants. La croissance agricole est certaine mais elle se réalise au détriment de la traditionnelle économie pastorale et de subsistance. Ce déséquilibre ira en s’accentuant et génèrera des tensions de plus en plus fortes au début du XVIIIe siècle (désertification, essor urbain, différenciation sociale et culturelle).

Les surplus de la production agricole, blé, vins et huile, sont exportés vers la métropole ligure. Les régions marchandes les plus évoluées et bénéficiaires de ce système d’échanges sont le Cap-Corse spécialisé dans la vigne et détenant un quasi-monopole sur le trafic maritime et la Balagne pour l’huile et le blé. Les commerçants montagnards sont à l’écart du mouvement. Le Deçà des Monts est devenu franchement agricole : blé de la Côte Orientale, châtaigneraie de la Castagniccia, huile et blé de Balagne, vins du Cap et du Nebbio. Le Deçà concentre aussi les activités de transformation des produits de l’agriculture et de l’élevage : fonderies et bois (constructions navales du Cap), artisanat, pêche et pêche au corail (très lucrative et réservée aux seuls génois).

Bastia (siège du gouverneur) et Ajaccio connaissent une expansion soutenue. L’urbanisation sort des remparts avec la création de nouveaux quartiers (Bastia avec Terra-Vecchia et Ajaccio avec le Borgo). Les villes sont avant tout génoises, mais la fusion entre colons génois et corses de l’intérieur se réalise progressivement.


Un monde en déclin.

L’histoire de la société insulaire de l’époque est marquée par l’agonie de la féodalité. Les grandes seigneuries du Cap Corse disparaissent à la fin du XVIe siècle en suivant de peu la disparition des deux grandes familles de l’Au-Delà-des-Monts. Les populations supportent mal le régime seigneurial et demandent l’allègement, qu’elles obtiennent, des redevances. Cela est insuffisant car des révoltes anti-seigneuriales éclatent au début du XVIIe siècle (destructions des châteaux, massacres...). Les féodaux perdent progressivement tout pouvoir de juridiction sur leurs vassaux et toute puissance politique. Un seul fief réchappera et survivra jusqu’au XVIIIe siècle, celui des Istria, toléré par Gênes en raison de sa fidélité et de sa lutte contre Sampiero, mais il est placé sous la tutelle étroite de la sérénissime.

Parallèlement au déclin des féodaux, l’ascension d’une bourgeoisie marchande et rurale, liée à l’expansion économique, se dessine dans le Cap-Corse et les zones côtières. La plupart des membres de cette bourgeoisie sont les héritiers des familles caporalices ou issus des « popolani » enrichis. L’essor de cette classe va de pair avec l’accroissement de ceux qui vivent en situation de pauvreté ou de précarité dans les villes (domestiques, employés, marins salariés, petits artisans) comme dans les campagnes (ouvriers agricoles, bergers).


Les prémisses de la révolte.

La société insulaire, à son échelle, apparaît en évolution accélérée et en transformations importantes. Des signes visibles d’une double inadaptation sont visibles :

  • une crise intérieure des structures, renforcée par

  • une crise des rapports entre colonisateur et colonisé.
La société est marquée par une forte criminalité : en 1715, les autorités génoises fournissent le chiffre de 28 715 homicides pour les trente-deux années précédentes, soit une moyenne annuelle de neuf cents meurtres. Les brigandages sont nombreux et fréquents. Le tassement démographique va de pair une émigration croissante. Sortie exsangue des guerres contre la France, la Corse n’aurait retrouvé que vers le milieu du XVIIe siècle, la population qui était la sienne à la fin du XVe. Cette phase de relative progression stagne jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

La stagnation démographique s’accompagne d’une émigration :

  • militaire : vers Gênes, plusieurs autres Etats italiens, le Vatican (jusqu’en 1664, la garde pontificale est quasi exclusivement composée de Corses) et la France ;

  • commerçante : ancienne depuis le Cap-Corse et Calvi pour Livourne et Marseille. A Alger s’implante une importante colonie insulaire ;

  • intellectuelle : religieux desservants églises ou évêchés en Terre Ferme, vers les universités, le barreau ou la médecine.

Les principales victimes de ces différentes mutations en sont les communautés pastorales des montagnes. Codifiant un droit d’usage immémorial, l’article 39 des « Statuti » leur reconnaît le droit de libre pâture sur les terres non clôturées. Cependant le paysage traditionnel de l’île a été bouleversé par l’expansion agricole : clôtures et bornes se multiplient. Les rares parcelles délaissées par les colons sont appropriées par les « principali ». De nombreuses régions de la Corse sont touchées par la multiplication des emprises au sol : plaine orientale, Alta-Rocca, et extrême sud. Le pacage est désormais interdit sur de vastes étendues où naguère le bétail circulait librement : Balagne, Nebbio, Rizzanese, plaine orientale, Alta-Rocca, etc. ...

Chassés des plaines, réfugiés dans les montagnes, les bergers sont les premières victimes d’une politique économique qui favorise la prise des terres agricoles, alourdit la poids de la taille et autres gabelles. Ces difficultés quotidiennes contraignent soit à l’émigration, soit à se placer sous la dépendance de puissants. Dès le début du XVIIIe siècle des points de fortes tensions se font jour dans le Nebbio, le Sartenais, l’Ornano, le Vicolais.

La rupture de l’équilibre économique traditionnel entraîne l’affaiblissement de l’unité morale de la société. Le pouvoir régulateur des communautés s’estompent au profit des familles et se traduit par la recrudescence des « vendette ». C’est le temps des chefs (les « Capi ») et de leurs clientèles.

A contre-courant, les structures administratives et le statut politique paraissent figés. Le système colonial et autoritaire mis en place par Gênes irrite les Nobles Douze qui dès 1572 élèvent des protestations vigoureuses, notamment contre les inféodations et spoliations des terres et la restriction des franchises municipales. Cette tendance vers l’absolutisme est accentuée par l’exclusion des Corses des charges et fonctions publiques (magistrats, officiers). Elle se double aussi d’une mauvaise administration due aux abus et à la vénalité des magistrats et à leur incapacité à appliquer les décisions de justice. L’inaptitude des forces chargées de la sécurité est chronique et l’insécurité grandit autour des villes.

Gênes monopolise les ressources du pays à son seul profit et le marché local est réservé à ses seuls produits. L’exportation du blé, et plus généralement la production locale, est orientée exclusivement vers Gênes. La production viticole supporte de lourdes charges. La culture du mûrier, quasiment forcée, ne sert qu’à approvisionner l’industrie génoise de la soie, fortement concurrencée par celle de Lyon.

Les productions doivent, à bon marché, ravitailler présides et garnisons et les prix sont fixés autoritairement par un organisme spécialement créée à cet effet, la Composta. L’exploitation des forêts, la plupart relevant du domaine de l’Etat, est réservée aux entrepreneurs génois qui font appel à de la main-d’œuvre étrangère. Les matières premières sont exportées vers Gênes sans être transformées sur place.

La population gronde, d’autant que la fiscalité s’alourdit. La taille fixe se transforme progressivement en un prélèvement sur les principales productions, ce qui a pour effet d’élargir son assiette. Le poids de la gabelle sur le sel devient lui aussi plus lourd et touche plus particulièrement les petites gens (bergers, paysans, artisans).

Les armes à feu sont en principe interdites. Leur possession est cependant rendue possible par la délivrance, contre rémunération, de patentes. En 1715, les patentes sur toutes les armes (à feu ou blanches) sont supprimées. Pour autant, le commerce des armes ne s’évanouit pas. La contrebande est active et le prix des armes grimpe. Pour compenser la perte de rentrées fiscales consécutives à la suppression des patentes, Gênes décide d’augmenter la taille de treize sous, quatre deniers : « I Dui Seini ». Une nouvelle source de mécontentement que supportent mal les populations, surtout celles qui se trouvent dans l’obligation de devoir se mettre hors-la-loi pour assurer leur sécurité dans les campagnes.

L’exaspération est à son comble aux approches de l’année 1730, date à laquelle est prévue la cessation de la perception des « Dui Seini ». Les Corses redoutent la reconduction de cette mesure très impopulaire. Deux années de disettes consécutives, 1728 et 1729, compliquent la situation intérieure, entraînent la multiplication de troubles et les premiers actes d’insubordination contre l’occupant génois font leur apparition.

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