La France essaye de négocier avec le chef de la jeune nation
qui en 1755 et en 1763 avait sollicité une sorte de « protectorat »
auprès de Louis XVI. Elle n’obtient de Paoli que la réaffirmation de
sa volonté d’indépendance et l’acceptation d’un protectorat. A la suite du traité
de Compiègne, en août 1764, Gênes permet l’installation de troupes
françaises dans les villes de Bastia, Ajaccio, Calvi et Saint-Florent. Un officier
corse, Matteo Buttafoco, servant dans les troupes royales, joue le rôle
d’intermédiaire auprès de Paoli.
Les négociations entre la république de Gênes et la France de
Louis XV se sont poursuivies et aboutissent finalement le 15 mai 1768 au Traité
de Versailles. La Corse est cédée, temporairement (en principe quatre ans),
à la France en garantie du remboursement des frais du corps expéditionnaire
et des dépenses engagées pour l’administration du territoire.
Le traité a un mauvais effet en Corse. Vendue ou cédée en
gage d’une dette, le jeune royaume corse indépendant a le sentiment qu'une « transaction »
s’est faite par-dessus sa tête. Aussi, lors de la Consulte du 22 mai 1768, les
Corses déclarent la levée générale de tous les hommes valides de seize
à soixante ans est ordonnée.
La France monte une première campagne militaire en 1768. Les
troupes commandées par Marbeuf s’emparent du Cap-Corse. Un corps expéditionnaire
conduit par Chauvelin renforce les troupes françaises déjà présentes
sur place. Cette expédition est marquée par une sévère défaite
à Borgo en octobre 1768.
Un nouveau commandant en chef, le comte de Vaux, est désigné
par Versailles et une armée imposante est débarquée (plus de vingt mille hommes
puissamment armés et équipés ) en 1769. La lutte est inégale et la campagne
rapide (deux mois). De Vaux remporte la bataille dite de « Ponte
Novo », le 8 mai 1769.
L’effet psychologique de la défaite est considérable et son écho
renforcé par la présence de deux légions de volontaires corses parmi les troupes
françaises. Le « parti français » compte en effet de nombreux partisans
actifs à Bastia, dans le Nebbio et le Niolo. Les ralliements sont nombreux dans
le « Deçà des Monts ».
Après quelques tentatives de résistance, contraint à l’exil,
Paoli s’embarque pour l’Angleterre le 13 juin 1769 sur un vaisseau anglais.
Il restera éloigné vingt et un ans de la Corse. Mirabeau (qui fit partie
du corps expéditionnaire débarqué dans l’île) et Robespierre diront,
en 1790, que la révolution de Corse est la première des révolutions occidentales
du XVIIIe siècle. Au-delà de la portée de cette affirmation, on peut
tout de même relever que pour la Corse : « il y a une prise de
conscience nationale qui s’efforce de construire un État sur les ruines du systèmes
colonial. » (Histoire de la Corse).
La France s’efforce de consolider et d’asseoir pacifiquement sa présence en
Corse. Les anciens « Statuti », hérités de Gênes, continuent
à s’appliquer. Peu à peu, cependant, la législation royale s’ajoute, complète
les anciennes règles ou s'y substitue. L’ensemble des textes sera rassemblés
dans un « code corse », qui constituera un élément supplémentaire
de l’intégration de l’île à la couronne. Les « Vedute », d’origine
génoise et les « Consulte » de l’indépendance, maintenues,
sont érigées en assemblée d’États. L’institution des Nobles Douze est conservée.
La politique de ralliement à la France est encouragée par la création d’un ordre
de noblesse dont les titres sont très généreusement et très largement distribués
(Carlo Bonaparte en sera l’un des bénéficiaires).
Ainsi et peu à peu un système féodal et colonial se reconstitue, avec l’attribution
de fiefs ou l’admission aux emplois publics à des notables d’origine corse ou
française. Des essais de colonisation de population étrangère furent également
tentés : réintroduction des Grecs à Cargèse en 1775, à l’instigation de
Marbeuf, de Lorrains sur les rives de l’étang de Biguglia. Par ailleurs, le
« Plan Terrier » qui de 1773 à 1775 dresse un état complet de la situation
de la Corse, suscite des inquiétudes aggravées par la politique de distribution
de terres. La crainte que l’usage des « terres communautaires » soit
une nouvelle fois interdit aux populations rurales accentue le mécontentement.
La crise économique attise la colère qui, comme en France, gronde dans les campagnes
au moment où éclate la Révolution. Dès que la Corse a connaissance des troubles
qui ont secoué les campagnes du royaume et de leurs causes (rejet de la fiscalité),
l’agitation s’exprime et s’amplifie en 1789.
Il n’y aura pas en Corse de révoltes antiseigneuriales, puisque
le mode de production féodal a disparu de l’île depuis longtemps. En outre et
dans sa grande majorité, la noblesse locale est d’extraction récente, plus honorifique
que détentrice d’avantages ou de privilèges exorbitants. Elle est, au reste,
plus proche de la bourgeoisie rurale, représentée par la classe des « principali »
que de la noblesse continentale.
Les cahiers de doléances de 1789 sont, en Corse, dans les revendications
qu’ils expriment de la même nature que ceux de leurs homologues continentaux
(on sait que des modèles « clefs en main » de cahiers de doléances
circulaient en France à cette époque). Un vœu domine cependant : la demande
d’intégration de la province dans le royaume. Le sentiment d'appartenir à
l'ensemble français émerge nettement.
La requête est ardemment défendue par Antoine Salicetti, député
du Tiers État, qui aboutit au décret du 31 novembre 1789 portant que « la
Corse fait partie intégrante de l’Empire français et que ses habitants seront
régis par la même constitution que les autres Français. » Une adhésion
massive et sincère aux principes de la Révolution est indéniable dans l’île.
Le même jour et à l’initiative de Mirabeau, une amnistie est proposée aux « Corses
qui ont combattu pour la liberté. » C’est dans ces conditions que l’exil
londonien de Paoli à Londres prend fin.
En avril 1790 à Paris, il est reçu par Louis XVI, loué par Robespierre
et acclamé par le peuple. Il débarque en Corse dans l’enthousiasme et l’allégresse
populaires. Il est élu Commandant en Chef des Gardes Nationales et Président
du Directoire Départemental. Charles Pozzo Di Borgo est désigné procureur général
syndic. Après un si long exil qui l’a tenu éloigné des réalités insulaires,
dans une période de mutations en cascade, Paoli ne maîtrise plus le destin
de l’île qui, devenue département français, connaît comme d’autres provinces
la fermentation croissante des partisans de la Révolution et de ses adversaires.
Des incidents sanglants se produisent à Bastia en 1790. Certains nobles, partisans
de l’Ancien Régime, tentent de calmer les ardeurs révolutionnaires. Les querelles
entre paolistes et partisans de Buttafoco deviennent fréquentes. L’agitation
conduit à la mise en place de doubles municipalités ou de doubles gardes nationales.
En août 1791, de nouveaux troubles éclatent à Bastia lors de l’institution de
la Constitution civile du Clergé. Cependant, dans l’ensemble la période de la
Constituante sera relativement calme. Sous la Législative, des incidents sérieux
se produisent à Ajaccio en 1792 à l’occasion de l’élection des officiers d’un
bataillon de volontaires corses. Napoléon Bonaparte brigue le poste et
est élu lieutenant-colonel mais il s’attire l’inimitié tenace, qui la poursuivra
sa vie durant, de Charles-André Pozzo di Borgo.
Dès 1792, Paoli prend ses distances avec les partisans corses de la
Révolution, il est traduit par Lucien Bonaparte comme contre-révolutionnaire
devant la Convention et déchu de son commandement. En 1793, les Salicetti,
Bonaparte et Arena font ouvertement campagne contre lui. Salicetti
est dépêché en Corse où il est nommé commissaire de la Convention pour écarter
Paoli et de mettre un terme à l’agitation. Paoli est décrété d’arrestation
et mis en accusation, en même temps que Charles-André Pozzo di Borgo,
pour connivence avec l’ennemi et menées contre-révolutionnaires. De plus, la
responsabilité de l’échec d’une expédition en Sardaigne, en février 1793, lui
est imputée. Ses partisans le proclament généralissime en mai 1793 et il réussit
à prendre le contrôle de la plus grande partie de l’île. Bonaparte rompt
définitivement avec Paoli et, dans la précipitation, doit quitter la Corse avec
toute sa famille en juin 1793 ; il reverra l’île une dernière fois à son
retour d’Egypte en 1799. Paoli rédige un acte d’accusation contre la
Convention qui l’amènera à être déclaré « traître à la République »
et mis hors la loi en juillet 1793. La rupture est désormais consommée entre
Paoli et la Convention. Les heurts entre troupes paolistes et
françaises se multiplient. Paoli demande alors l’appui de l’Angleterre
et, avec l’escadre de Nelson qui a évacué Toulon, réussit à briser la
résistance à Bastia, Saint-Florent et Calvi.
Alors que les divisions s’accentuent, il pense que pour sauver
la Corse il convient de la séparer de la France pour qu’un autre Etat - de préférence
une grande puissante maritime aux institutions plus libérales que celles de
la France - lui garantisse un système de protectorat avec une sorte de self-government.
Une consulta générale, réunie à Corte, en juin 1794, renouvelle sa confiance
à Paoli (lui décernant au passage le titre de « Babbu della Patria »)
et approuve sa conduite politique et le rapprochement avec la couronne britannique.
Un royaume anglo-corse est constitué le 15 juin 1794, « la
seule constitution, au sens moderne du terme, qu’ait jamais reçue la Corse »
(R. Emmanuelli – Précis d’histoire de Corse) : sorte de Commonwealth avant
l’heure. Il s’agit de l’union personnelle de deux États qui n’ont qu’un seul
souverain, le roi d’Angleterre.
Les institutions mises en place, largement inspirées des institutions anglaises,
rappellent la Constitution française de 1791 qui ne s’est jamais appliquée.
Le pouvoir exécutif est détenu par le roi représenté sur place par un vice-roi,
Sir Gilbert Elliot, et non pas comme l’escomptait, peut-être, Pasquale
Paoli. Il nomme à tous les emplois publics, déclare la guerre, signe la
paix. Il est assisté par un conseil d’Etat composé de citoyens corses et présidé
par Charles-André Pozzo Di Borgo, qui devient ainsi le responsable politique
corse le plus puissant. Le pouvoir législatif est confié à un parlement élu
par les propriétaires fonciers âgés de vingt-cinq ans. Sa pratique de la justice
n'était cependant pas exempte de reproches.
Le royaume résistera à peine deux ans. Des troubles naissent en Castagniccia
et prennent une telle vigueur que Paoli est sur la demande d’Elliot rappelé
à Londres. En octobre 1795, Pasquale Paoli reprend le chemin d’un exil
qui, cette fois, est définitif. Ilmeurt à Londres le 5 Février 1807 et est inhumé
au cimetière de Saint-Pancrace. Ses cendres reposent à Morosaglia depuis
1889.
Napoléon Bonaparte qui s’illustre à la tête
de l’Armée d’Italie, s’est personnellement impliqué dans la reconquête de la
Corse. Par petits groupes, des officiers corses de son armée (Bonelli, Subrini,
Costa, Casalta) sous le commandement du général Gentili font leurs
jonctions. Pratiquement sans à-coups et sans heurts, la Corse, que Paoli
a rêvée libre, est entièrement réoccupée en octobre 1797.L'adhésion à
l'ensemble français se confirme.
C’est à cette époque que Bonaparte déclare : « il
faut que la Corse soit une bonne fois française. » L’île est partagée
en deux départements (le Liamone avec Ajaccio comme chef-lieu et le Golo,
chef-lieu Bastia), leur création date de 1791, mais ne sera effective qu’à partir
de 1796.
Des troubles contre-révolutionnaires éclatent sous le Directoire,
notamment à la suite des nouvelles tracasseries qui touchent le clergé :
révolte de la « Crocetta », ainsi appelée en raison de la petite
croix blanche qu’arborent les révoltés, en 1798, qui gagnent de nombreuses régions
du nord de la Corse et qui est durement réprimée. Un débarquement en 1800, dans
le Fium’orbo, d’émigrés contre-révolutionnaires, n’a guère plus de succès et
se brise contre la résistance de Sartène.
Dans les campagnes, la pauvreté et la misère sont endémiques.
Miot de Melito, gouverneur militaire, conscient des difficultés que traverse
l’île, instaure en juin 1801 un régime fiscal avantageux, connus sous le nom
des « arrêtés Miot », complétés en 1810 et par le décret impérial
de 1811 : réduction des droits d’enregistrement, suppression des droits
de timbre et allègement d’autres taxes indirectes. Ces arrêtés sont toujours
en vigueur. C’est également à cette époque que le 1er Consul suspend
l’application de la Constitution dans l’île.
La Corse est soumise à un régime militaire d’exceptions
qui reste en place sous le Consulat et l’Empire. Des tribunaux militaires, avec
suspension du jury, sont institués. La Corse subit le régime autoritaire et
violent du Général Morand que Napoléon Bonaparte a investi en
1803 des pleins pouvoirs pour ramener le calme et l’ordre. Sous prétexte de
lutter contre le banditisme , il exerce des représailles sévère
sur les populations. Ses exigences fiscales et la conscription massive, encouragée
par Bonaparte, font naître des foyers de résistance. La région du Fium’orbo,
foyer traditionnel d’anarchisme rural, est la plus touchée par l’agitation et
l’une des principales victime de la « Giustizia Morandina »,
sinistre écho de la « Giustizia Paolina .» Le Fium’orbo restera
un foyer d’agitation sous la Restauration.
En 1811, les deux départements sont réunis pour n’en former qu’un seul :
le département de la Corse et le chef-lieu est fixé à Ajaccio.
Le bilan du règne de Napoléon est mitigé pour la Corse. Les excès de
la « giustizia morandina » ont largement contribué à ternir
l’image de l’empereur auprès de ses compatriotes. La ville natale de Napoléon
est à peu près la seule à bénéficier des quelques « faveurs » :
chef-lieu du département unique de Corse et des projets d’embellissement, d’agrandissement
et d’assainissement dont beaucoup restèrent inachevés .
Sur le plan économique, aucun succès probant n’est à mettre à
l’actif du règne. Aucun effort particulier n’est programmé pour l’île, si l’on
excepte l’entreprise de modernisation de la voie de communication entre Ajaccio
et Bastia. Les rares tentatives dans le domaine agricole sont des plus décevantes
(exploitation forestière pour le compte de la marine de guerre, amélioration
de la race ovine).
A la chute de l’empire, les Ajacciens arborent le drapeau à fleurs
de lys et jettent le buste de l’empereur à la mer tandis que les Bastiais font
appel aux Anglais qui espèrent récupérer la suzeraineté sur la Corse qu’ils
ont abandonnée en 1796. Toute la Corse, y compris les bénéficiaires du régime
impérial, affiche son loyalisme à la monarchie restaurée.
Lors des Cent Jours, les insulaires se rallient en masse à Napoléon
qui conservera de nombreux fidèles après sa seconde abdication. Le bonapartisme
commence à émerger.
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